Internet, intelligence artificielle, cybersécurité, data centers… En l’espace de quelques années, la Côte d’Ivoire a fait du numérique l’un des leviers majeurs de sa croissance. Mais derrière les chiffres record du secteur se profile une équation complexe : comment poursuivre cette transformation tout en maîtrisant les risques d’monde de plus en plus connecté ?
Les chiffres du rapport de l’ARTCI au T2 2025 parlent d’eux-mêmes : le chiffre d’affaires du secteur télécoms s’élève à 324,4 milliards FCFA, porté par 78 milliards FCFA d’investissements sur le trimestre. L’économie numérique ivoirienne s’appuie sur un socle solide de 59,9 millions d’abonnés mobiles, un taux de pénétration record de 185%, et une infrastructure fibre longue de 32 602 km.
Le trafic internet poursuit sa course folle : 573 millions Go pour le fixe (+41%) et 469 millions Go pour le mobile (+37%). L’internet mobile, désormais au coeur des usages, rassemble 36,3 millions d’abonnés (+14%), tandis que le mobile money continue sa percée avec 26,5 millions d’utilisateurs (+8%). Ces dynamiques traduisent une bascule structurelle du marché : la data est devenue le carburant du numérique ivoirien.
Pour Robert Beugré Mambé, Premier ministre, “ces investissements sont le signe d’un pari réussi sur l’avenir : celui d’une économie connectée, inclusive et souveraine.”
La Banque mondiale estime d’ailleurs que le numérique pourrait ajouter jusqu’à 7 points de croissance au PIB ivoirien, avec une contribution économique attendue de 5,5 milliards USD d’ici 2025, et 20 milliards USD à l’horizon 2050. ”
La transformation numérique ivoirienne entre désormais dans sa phase de consolidation, avec un mot d’ordre : maîtriser la donnée comme levier de puissance nationale.
Le gouvernement a adopté la Stratégie nationale de gouvernance des données 2030 (SNGD 2030), véritable boussole d’un État qui entend faire de l’information son actif stratégique le plus précieux.
Structurée autour de six piliers, à savoir la culture éthique, les infrastructures, l'interopérabilité la qualité, l’innovation et les compétences, la SNGD fixe des objectifs chiffrés ambitieux :
Orange Cloud Côte d’Ivoire : Solutions d’hébergement web et de stockage massif, fondées sur un modèle à l’usage. PME et startups bénéficient ainsi d’une flexibilité optimale et d’une interconnexion directe avec les réseaux fibre et mobile d’Orange.
L’État se dote ainsi des fondations d’un ‘’État-plateforme’’, interopérable et ouvert, où les données publiques, anonymisées et standardisées, deviennent un bien commun au service de la transparence et de l’efficacité
Mais derrière l’ambition, le rapport identifie les risques : lenteurs institutionnelles, budgets limités, faible appropriation par certains acteurs. La réussite passera par un pilotage centralisé à la Primature, des financements hybrides (État, secteur privé, bailleurs) et un cadre juridique modernisé en matière de données personnelles, d’open data et de cybersécurité.
Le revers de la médaille, c’est la multiplication des attaques numériques. En 2024, la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC) a enregistré 12 100 plaintes, soit une hausse de 84% en deux ans.
Si les pertes financières reculent de 9,2 à 6,9 milliards FCFA, la sophistication des attaques progresse, avec des cas d’escroqueries internationales et de cyberharcèlement.
Sous la houlette du Colonel Major Guelpetchin Ouattara, la nouvelle Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI-CI), créée en 2024, coordonne désormais la riposte nationale. “La cybersécurité, c’est la face cachée du numérique : sans elle, la confiance s’effondre”, insiste son directeur.
L’agence fédère la PLCC, le Centre ivoirien de réponse aux incidents (CI-CERT), le Centre de lutte informationnelle (CLI) et le Centre de fusion et d’analyse de données (CFAD), dans une approche intégrée.
L’année 2025, marquée par des élections présidentielles, s’annonce comme un test grandeur nature. Désinformation, piratage des bases électorales, ransomwares ciblant les institutions…
Les menaces sont multiples. En réponse, l’ANSSI prévoit de renforcer la veille en temps réel, former les agents publics et intensifier les campagnes de sensibilisation auprès des citoyens.
L’inauguration par ST Digital d’un data center Tier 3 à Grand-Bassam en octobre 2024 illustre la montée en puissance d’une infrastructure locale de confiance. Le pays compte désormais cinq data centers, éléments-clés de sa stratégie de localisation et de maîtrise des flux de données.
Ces infrastructures soutiennent le développement du Cloud national, pilier de la SNGD 2030, et offrent aux entreprises comme à l’administration une alternative sécurisée aux hébergements étrangers.
Le fonds de 100 milliards FCFA lancé par l’État pour financer les startups technologiques complète ce dispositif. L’objectif : soutenir l’innovation locale et stimuler l’émergence de champions ivoiriens de la data, du cloud et de l’intelligence artificielle.
Derrière l’essor de la data et de l’internet, un nouveau défi se dessine : celui de la qualité de service et de la résilience.
Les opérateurs historiques – Orange CI, MTN CI et Moov Africa CI – dominent le marché, mais doivent faire face à la pression croissante de la demande en bande passante et à la nécessité d’investir massivement pour absorber la croissance du trafic.
La monétisation de la data, la sécurisation du mobile money et la formation d’un capital humain qualifié sont autant de conditions de succès pour que le numérique ivoirien reste inclusif.
Car derrière les 32 000 km de fibre et les 59 millions d’abonnements, subsistent encore 550 zones blanches à connecter et des disparités territoriales à réduire.
La Côte d’Ivoire entre dans une nouvelle ère : celle du numérique souverain. Avec sa stratégie de gouvernance des données, ses investissements massifs dans les infrastructures, et la maturité croissante de son écosystème cyber, le pays s’impose comme un modèle d’équilibre entre ouverture et protection.
“La SNGD se veut un levier essentiel pour améliorer la transparence dans la gestion publique et promouvoir un développement inclusif et durable”, souligne le rapport. À condition de maintenir le rythme des réformes et d’ancrer la confiance numérique, la Côte d’Ivoire pourrait bien réaliser sa promesse : devenir le premier pôle ouest-africain de la donnée et de l’innovation d’ici 2030.